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17/01/2015

SCHOPENHAUER, LE CHRISTIANISME ET LES ANIMAUX

Ainsi parlait le cardinal Manning

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Mgr Marc Stenger évêque de Troyes

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Arthur Schopenhauer et l'évidente affinité de l'homme avec les animaux

Jean Nakos

Parerga et Paralipomena(1) est le titre de l’ouvrage d’Arthur Schopenhauer (1788-1860) publié en 1851, à Berlin, grâce auquel le philosophe deviendra connu et ensuite illustre. Pourtant, la première édition de son œuvre majeure Le Monde comme volonté et comme représentation(2) avait été publiée dès 1819, à Leipzig. En 1851, Schopenhauer était âgé de 63 ans...

Selon le philosophe, tous les morceaux réunis sous le second mot du titre Parerga et Paralipomena ne comprennent que des additions à l’exposé systématique de sa philosophie(3). Selon Étienne Osier(4) « Il y a en fait une seule œuvre proprement dite "le" Monde : tous les autres titres commencent par "Sur…" (ou "De…" selon les traducteurs) et sont des "dissertations" à l’image de celle que Schopenhauer publiait en 1814 pour obtenir le grade de docteur, "Sur la quadruple racine du principe de raison suffisante" »(5).

« Sur la religion » est donc le paralipomenon qui va du paragraphe 174 au paragraphe 182 de Paralipomena. Comme son titre l’indique, il traite de la religion et expose le point de vue de Schopenhauer sur les croyances et les doctrines religieuses. Nous suivrons la traduction Osier (voir note 4). Après chaque citation qui provient de cet ouvrage, nous mettrons entre parenthèse le numéro de la page.

Dans « Sur la religion », Schopenhauer souligne, entre autres, le point suivant :
L’homme, « animal métaphysique », cherche la vérité. La religion, qui est la métaphysique du peuple, s’adresse à la masse. Elle lui offre par la révélation une vérité au sens allégorique. La philosophie, quant à elle, s’adresse à une minorité et recherche la vérité au sens propre.

Religions et (manque de) compassion envers les animaux

Selon le philosophe, les religions dites monothéistes (juive, chrétienne, musulmane) sont inférieures aux religions indiennes et chinoises (brahmanisme, bouddhisme, taoïsme)(6) pour plusieurs raisons. Parmi celles-ci, il souligne l’intolérance des religions monothéistes ainsi que leur manque de compassion envers les animaux. Cependant Schopenhauer, qui déclare avoir fait des « études philosophiques et indiennes » (p. 122, 123) et chérit la pensée et la sagesse bouddhiques, ne se déclare pas bouddhiste de religion. D’ailleurs, pour lui, « en philosophie, les révélations n’ont point de valeur, c’est pourquoi un philosophe doit avant tout être un incroyant »(7). Pour Schopenhauer, « si forte est la violence des dogmes religieux tôt inculqués, qu’elle peut étouffer la conscience morale et finalement toute pitié et toute humanité »(8) (p. 55).

Le paragraphe 177 du paralipomenon « Sur la religion » s’intitule « Sur le christianisme » et couvre dix-neuf pages de l’édition GF-Flammarion (voir note 4). Parmi ces dix-neuf pages, neuf pages consécutives s’occupent exclusivement des animaux et de leurs droits. Dans celles-ci Schopenhauer s’insurge contre le comportement des chrétiens (c’est-à-dire des Occidentaux de son époque) envers les animaux qui, selon lui, sont la même chose que nous. Certes, Schopenhauer – qui a fait de son chien son principal héritier – parle souvent des animaux. Mais ces neuf pages consécutives enferment un texte dense dont le ton polémique est si intense que l’on pourrait le qualifier de brûlant sinon de brûlot.

Ces pages commencent ainsi : « Une autre tare fondamentale du christianisme [...] est la suivante(9) : il a, contredisant la nature, arraché l’homme au "monde animal" auquel il appartient pourtant essentiellement et veut à présent le faire valoir totalement seul, considérant les animaux très exactement comme des "choses". » (p. 113)

Quelques années avant la publication de l’ouvrage De l’origine des espèces de Charles Darwin, notre philosophe, fort de sa réflexion et de ses lectures des grands textes indiens et chinois disponibles à son époque, reproche aux Occidentaux d’avoir réduit l’animal au rang d’objet. Il affirme aussi sa conviction (qu’il répétera plusieurs fois) que les « animaux sont principalement et essentiellement la même chose que nous » (p. 121). Cette affirmation de l’identité principielle et essentielle de tous les êtres est à l’opposé de ce qui est communément admis en Occident, mais elle est conforme à la théorie schopenhauerienne de la volonté.

Schopenhauer soutient que le grand responsable des malheurs des animaux en Occident est le « judéo-christianisme » qui ne reconnaît pas, comme le font les sagesses indiennes, l’évidente affinité de l’homme avec la nature toute entière et particulièrement avec les animaux. Cette « tare fondamentale » trouve son origine, selon lui, aux chapitres 1 et 9 du livre de la Genèse qui « confie à l’homme l’ensemble des animaux comme des simples objets et sans lui recommander le moindre bon traitement comme le fait le plus souvent un vendeur de chiens lorsqu’il se sépare de son élève – afin que par là il les "domine" et fasse avec eux ce que bon lui semble. » (p. 114). Et le philosophe continue et critique le second chapitre de la Genèse qui est, toujours selon lui, le symbole de l’« absence de droits » des animaux dans la religion judaïque qu’il attaque violemment.

La violence des termes de l’irascible philosophe ne devrait pas étonner(10). Schopenhauer, dans sa vie comme dans ses écrits, n’hésitait parfois pas à insulter ou à bousculer les gens et les idées qui ne lui plaisaient pas. En plein essor du nationalisme allemand, l’homme osa, dans ce même « Sur la religion », qualifier les Allemands d’« obtus » et se railler des chevaliers germaniques d’antan, si idéalisés au XIXe siècle (p. 86). Ailleurs, il déclare : « Je méprise profondément la nation allemande pour son immense bêtise et je rougis de lui appartenir »(11).

Schopenhauer critique également le procédé « aussi pitoyable et effronté » – qu’il dit avoir réprouvé dans son Éthique(12) – « qui consiste à décrire, à l’aide de mots totalement différents de ceux employés à l’adresse des hommes, toutes les fonctions naturelles que les animaux ont en commun avec nous et qui prouvent au premier chef l’identité de notre nature avec la leur, comme le manger, le boire, la grossesse, la naissance, la mort, le cadavre et bien d’autres choses. C’est vraiment là un vil artifice ». (p. 113, 114). Ce procédé « aussi pitoyable et effronté », ce « vil artifice » dénoncé par Schopenhauer est, à peu près, toujours d’actualité. La réification de l’animal continue à passer par le langage au profit de l’exploitation animale de toute nature.

Associations de protection animale

Le philosophe saisit l’occasion de faire l’éloge des associations pour la protection des animaux qui venaient d’être créées en Europe et aux États-Unis. La fondation en Angleterre de la première société nationale au monde de protection des animaux (SPCA) ne date que de 1824. Schopenhauer estime que le christianisme aurait dû protéger le monde animal « de la foule grossière, insensible, souvent plus que bestiale » et puisqu’il ne le fait pas « la police doit prendre la place de la religion et parce qu’elle n’y parvient pas, des sociétés de protection des animaux se forment. » (p. 114). Il cite nommément la « si méritante Union munichoise pour la protection des animaux » (p. 115) et sa filiale à Nuremberg ainsi que « l’honorable et très méritant conseiller aulique Perner » qui « sert d’exemple à l’Allemagne toute entière pour la protection des animaux contre la brutalité et la cruauté ». (p. 119)

L’auteur fait pourtant deux remarques. La première (dans un ajout ultérieur à l’édition de 1851) concerne une affiche de l’Union munichoise qui cite quelques versets de la Bible prêchant, selon cette association, la préservation des animaux. Opinion que lui ne partage pas. La deuxième est plus générale et plus actuelle. Schopenhauer écrit dans une note de bas de page : « Les sociétés de protection des animaux, dans leurs admonestations, utilisent toujours le mauvais argument selon lequel la cruauté envers les animaux conduit à la cruauté envers les hommes – comme si l’homme était purement et simplement un objet immédiat du devoir moral et l’animal un objet seulement médiat, donc en soi une simple chose ! Fi ! Voir "Éthique", p. 164, la doctrine de Kant sur ce point. » (p. 116)

Ici, Schopenhauer, entrainé par sa fascination pour les doctrines indiennes (et faisant abstraction des sacrifices brahmaniques), soutient qu’en Asie non musulmane les sociétés protectrices sont superflues car la religion protège les animaux et se soucie de leur bien-être. À l’appui de ses dires, il cite les hôpitaux pour animaux existant en Inde ainsi que certaines coutumes de libération d’oiseaux encagés à l’occasion des grandes fêtes. Il est évident que l’auteur surestime le degré de protection dont bénéficiaient les animaux en Inde. Son enthousiasme est dû peut-être à son désir de faire des prosélytes en faveur de l’idée, saugrenue pour les Occidentaux, de l’identité d’essence en l’homme et en l’animal. Idée qui, en effet, traverse les doctrines indiennes s’appuyant sur la métempsychose et sur la « Grande Parole » des Upanishads « tat tvam asi » ; tu es cela. L’étude systématique de ces sagesses asiatiques était encore une nouveauté pour les Européens. Son début date d’un peu avant la fin du XVIIIe siècle. Les Upanishads ne furent publiés pour la première fois qu’en 1801 partiellement, dans une traduction en latin [(Upnek’hat) par Anquetil-Duperron] d’une traduction en persan de soixante morceaux tirés du texte original. Il est donc possible que l’éclat de nouveauté ait ébloui le philosophe et ses lecteurs. Quoi qu’il en soit, Schopenhauer fut un pionnier et un propagateur efficace des doctrines indiennes. Sur ce sujet, Albert Schweitzer (1875-1965) écrit : « Depuis que Schopenhauer m’a dans ma jeunesse révélé la pensée de l’Inde, celle-ci n’a cessé d’exercer sur mon esprit une forte attraction [...] parce qu’elle ne se soucie pas seulement des relations de l’homme avec ses semblables et avec la société mais aussi de son attitude envers tous les êtres. »(13)

Végétarisme

Schopenhauer ne manque pas de mentionner le végétarisme. Il le fait en passant lorsqu’il parle de la thèse (à laquelle il souscrit) d’origine indienne, selon laquelle l’être humain est originaire du sud et était de couleur foncée et végétarien. « Il est malheureusement vrai que l’homme refoulé vers le nord, et devenu par là blanc, a eu besoin de viande animale – bien qu’il existe en Angleterre des vegetarians. On doit alors cependant rendre la mort totalement insensible à ces animaux... » (p. 120)

Ainsi formulé, le passage paraît signifier que l’homme est devenu blanc de peau et carnivore suite à sa montée vers le nord et à cause de celle-ci. C’est-à-dire, en raison du climat du nord, d’une part, la peau de l’homme a blanchi et, d’autre part, celui-ci a dû commencer à absorber des protéines animales pour survivre. Mais, semble vouloir dire le philosophe, il y a quand même en Angleterre des végétariens qui parviennent à vivre sans manger de viande. Ce bref passage crée plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Pourquoi parler de l’Angleterre ? À l’époque, en Allemagne, n’y avait-il pas de végétariens ? Ou bien, (s’il y en avait, ce qui est le plus probable), leur nombre était-il insignifiant aux yeux de Schopenhauer(14) ?

Puisque l’homme tue les animaux, Schopenhauer demande qu’au moins on les tue sans les faire souffrir, en utilisant le moyen le plus approprié offert par la science de son époque : le chloroforme : « On doit alors cependant rendre la mort totalement insensible à ces animaux grâce à du chloroforme [...] On devrait auparavant chloroformer tous les animaux à abattre. » (p. 120).

Le grand penseur se révolte : « Que l’on regarde en revanche la scélératesse révoltante avec laquelle notre populace chrétienne se comporte à l’égard des animaux ; elle les tue vainement, et en riant, les mutile ou les torture ; même à ceux d’entre eux qui la pourvoient immédiatement en nourriture, à savoir les chevaux, elle impose l’effort le plus extrême à l’âge adulte, pour en extraire la dernière moelle de leurs pauvres os jusqu’à ce qu’ils plient sous ses coups. » Et dans un ajout Schopenhauer écrit : « On pourrait vraiment dire : les hommes sont les diables de la terre et les animaux les âmes tourmentées. » (p. 115)

Vivisection

« Pourtant, remarque-t-il un peu plus loin, que doit-on attendre de la foule quand il existe des savants et même des zoologistes qui, au lieu de reconnaître l’identité de l’essence en l’homme et en l’animal – qu’ils connaissent si intimement – sont au contraire suffisamment bigots et bornés pour polémiquer et se comporter en zélotes à l’égard de collègues sincères et raisonnables qui, de leur côté, rangent l’homme dans la classe animale concernée ou bien décèlent sa grande ressemblance avec le chimpanzé et l’orang-outan ? » (p. 116, 117)
Ce passage sert d’introduction à un long et violent réquisitoire contre les expérimentations sur des animaux vivants. On doit noter que Schopenhauer exprime un avis « autorisé » car il avait aussi une formation scientifique(15).

L’auteur se met en colère contre l’écrivain mystique Jung-Stilling, qui, dans son ouvrage Scène du Royaume des esprits, fait une comparaison se référant à « une araignée lorsqu’on la place sur le foyer d’une loupe servant à allumer un feu et que le sang semblable à une matière purulente grésille et cuit dans la chaleur ardente. » Schopenhauer fulmine : « Cet homme de Dieu a donc accompli une telle vilenie, ou bien y a assisté en calme observateur – ce qui en ce cas revient au même ; c’est-à-dire qu’il y voit si peu de mal qu’il nous le narre en passant en toute naïveté ! » (p. 117). Et le philosophe saisit l’occasion de rendre hommage à son professeur : « Lorsque j’étudiais à Göttingen, Blumenbach (voir note 15), au cours de physiologie, nous parla très sérieusement de l’atrocité des vivisections et nous fit concevoir à quel point elles étaient une chose cruelle et insoutenable ; c’est pourquoi l’on y avait recours que très rarement et seulement lors de recherches très importantes et d’une utilité immédiate ; mais cela devait avoir lieu avec toute la publicité possible, dans le grand amphithéâtre, devant tous les médecins préalablement invités, afin que le cruel sacrifice sur l’autel de la science soit de l’utilité la plus grande. Aujourd’hui, au contraire, chaque médicastre se croit autorisé à infliger les souffrances les plus cruelles aux animaux dans sa chambre des tortures, pour décider de problèmes qui ont depuis longtemps leur solution dans les livres où il est trop paresseux et ignorant pour mettre son nez. » (p. 117, 118)

Les biologistes français n’ont pas échappé à l’ire de Schopenhauer. Eux, qui ont donné l’exemple à leurs collègues allemands les incitant à une rivalité de zèle « en infligeant les tortures les plus cruelles à d’innocentes bêtes souvent en grand nombre, afin de décider de questions théoriques, souvent très futiles. » (p. 118) Parmi les plus « zélés » des chercheurs allemands, l’auteur désigne deux personnages qu’il cite comme exemples d’expérimentateurs l’ayant « particulièrement révolté ».
Le premier est le professeur Ludwig Fick de Marbourg qui dans un de ses ouvrages rapporte avoir « extirpé les globes oculaires de jeunes animaux afin d’établir par là une preuve de son hypothèse, selon laquelle les os se développeraient dans le vide ainsi créé. » (p. 118) Mais l’indignation du philosophe explose lors du deuxième exemple présenté. Il s’agit du baron Ernst von Bibra et de son « ignominie » d’avoir laissé mourir deux lapins « afin d’établir par une recherche totalement frivole et inutile si les éléments chimiques du cerveau étaient soumis par ce type de mort à un changement de proportions. » (p. 118) Et Schopenhauer ricane « Pour l’utilité de la science – n’est-ce pas ? »(16) avant d’enchaîner : « Ne vient-il donc jamais à l’esprit de ces messieurs du scalpel et du creuset qu’ils sont d’abord des hommes, et ensuite des chimistes ? Comment peut-on dormir tranquillement alors qu’on a sous clé des bêtes innocentes allaitées par leur mère pour faire supporter une lente mort par inanition, pleine de souffrance ? On ne s’éveille donc pas en sursaut ? » (p. 118, 119)

Schopenhauer, irrité, se souvient que von Bibra mène d’autres recherches, aussi cruelles et approfondies qu’inutiles sur des problèmes déjà résolus. Le philosophe fustige alors ceux parmi les scientifiques qui ne cherchent pas d’abord à savoir si les réponses aux questions qui les intéressent n’ont pas été déjà données par d’autres ou si la solution ne pouvait pas être apportée en utilisant d’autres méthodes que les expérimentations sur des animaux vivants. « Car pour ce savoir il existe encore maintes autres mines inviolées sans qu’il soit nécessaire de torturer à mort de pauvres bêtes sans défense. » (p. 119) Et dans une note infrapaginale, Schopenhauer insiste sur l’importance des connaissances préalables « que l’on doit posséder obligatoirement avant d’entreprendre des recherches expérimentales sur le cerveau des hommes et des animaux. Mais assurément torturer de pauvres animaux jusqu’à leur mort est plus aisé qu’apprendre quelque chose. »(17) (p. 119)

Qu’il s’agisse de l’abattoir ou du laboratoire, Schopenhauer a la hantise de la souffrance de l’animal abattu pour être mangé ou « sacrifié à l’autel de la science ». Nous avons vu plus haut que le philosophe demandait de chloroformer les animaux de boucherie avant de les tuer. Il demande maintenant un traitement similaire pour les animaux de laboratoire. Cependant il reconnaît l’existence de progrès car dit-il, « les animaux sont maintenant et le plus souvent chloroformés » mais, remarque-t-il, « ce procédé reste nécessairement exclu dans les trop nombreuses opérations actuellement dirigées sur l’activité du système nerveux et sa sensibilité, puisqu’il supprime précisément ce qu’il faut observer en ce cas ». (p. 121)

Et le paragraphe 177, « Sur le christianisme », conclut : « On doit mettre un terme également en Europe au traitement sans scrupules des animaux. La vision juive (il veut dire, la vision de la religion judaïque) du monde animal doit être expulsée d’Europe en raison de son immoralité(18) et quoi de plus évident que le fait que l’animal, essentiellement et principalement soit tout à fait la même chose que nous ? Pour le méconnaître il faut être aveugle ou, bien plus, ne pas vouloir voir, parce que l’on préfère un pourboire à la vérité. » (p. 122)

En guise d’épilogue, voici un passage qui montre amplement la sensibilité de Schopenhauer à l’égard des souffrances des animaux : « Le plus grand bienfait des chemins de fer est qu’ils épargnent à des millions de chevaux de trait une existence misérable. » (p. 120)

 

(Ce texte de Jean Nakos a ètè publié dans les "Cahiers antispécistes", No 34, janvier 2012. Copyright Jean Nakos 2012))


Notes :

1. Traduction complète en français et annotation, Jean-Pierre Jackson, Éd. Coda, 2e édition, 2010. Parergon en grec, ancien et moderne, signifie œuvre ou travail annexe ou d’importance secondaire. Paralipomenon signifie quelque chose qu’on laisse de côté ou que l’on néglige. Au pluriel : parerga et paralipomena.

2. Traductions en français : PUF, 1966 et Gallimard/folio, 2009.

3. Cf. A. Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation, PUF, 1966, p. 21.

4. Étienne Osier a traduit en français, présenté et annoté les paragraphes 174-182, chapitre 15, sur la religion, de Paralipomena ; cf. A. Schopenhauer, Sur la religion, GF-Flammarion, 1996.

5. Sur la religion, op. cit., Étienne Osier, présentation, p. 6, note 3.

6. Schopenhauer ne mentionne pas le jaïnisme car, selon Étienne Osier, à cette époque-là celui-ci était considéré comme une sous-école du bouddhisme. Sur le jaïnisme, cf. Jean Nakos, « Le jaïnisme et les animaux » in Cahiers antispécistes, n° 32, mars 2010.

7. A. Schopenhauer, De la volonté dans la nature, PUF, 1969, cité par É. Osier, cf. note 173, p. 173, Sur la religion.

8. Au sujet du manque de compassion des Églises chrétiennes envers les animaux, Marguerite Yourcenar remarquait que « le dogmatisme et la priorité donnée à l’égoïsme humain l’ont emporté. Il semble que sur ce point un mouvement supposé rationaliste et laïque, l’humanisme au sens récent et abusif du mot, qui prétend n’accorder d’intérêt qu’aux réalisations humaines, hérite directement de ce christianisme appauvri, auquel la connaissance et l’amour du reste des êtres ont été retirés. » Marguerite Yourcenar, Le Temps, ce grand sculpteur, Gallimard, 1983/folio 1991, p. 155.

9. Au moment où Schopenhauer écrit ces lignes, le christianisme était encore la force culturelle dominante en Occident. Pour lui, le christianisme et les chrétiens sont donc ici grosso modo des synonymes de l’Occident et des Occidentaux de son époque. Les autres tares du christianisme étaient, selon lui, les guerres de Religion, les « boucheries religieuses », les croisades, l’Inquisition, l’extermination des Indiens d’Amérique et l’introduction des esclaves africains, l’esclavagisme américain, l’extermination des Maures et des Juifs en Espagne, la nuit de Saint-Barthélemy, la colonisation et l’exploitation des peuples colonisés etc., cf. Sur la religion, op.cit., p. 87, 94, 95.

10. Par contre, on pourrait s’étonner que Schopenhauer, lecteur des textes bibliques, persiste à affirmer que la Bible considère les animaux comme des objets. Il est vrai que l’interprétation malveillante de certains versets bibliques est l’une des causes principales des malheurs des animaux. Néanmoins, plusieurs passages indiquent clairement l’« identité essentielle » de l’homme et de l’animal. Particulièrement ceux qui relatent la prise d’une ville et qui précisent que les animaux étaient traités exactement de la même façon que les êtres humains ennemis, « passés au fil de l’épée », tandis que les objets sans valeur et les maisons étaient détruits et les objets de valeur transportés et donnés au Trésor du Temple (Josué 6.21 et 6.24, Juges 20.48). D’autre part Exode 13. 1-2 confère aux animaux le titre d’« enfants d’Israël ». Cf. La Traduction œcuménique de la Bible (TOB) ainsi que Sefarim (la traduction du Rabbinat français). Les traducteurs de La Bible de Jérusalem préfèrent, eux, le mot « Israélite ».

11. Cité par Didier Raymond dans Insultes, Altéa 2010, p. 18-19 ; recueil de termes forts énoncés par Schopenhauer. 

12. Cf. Le Fondement de la Morale, Aubier Montaigne, 1978, p. 104 ; La Quadruple racine du principe de raison suffisante, Vrin, 1991, p. 235, cité par É. Osier.

13. Albert Schweitzer, Les grands penseurs de l’Inde, Petite Bibliothèque Payot, 1962, p. 8.

14. Estiva Reus avance l’hypothèse qu’indépendamment des autres considérations, Schopenhauer utilise le mot anglais vegetarians parce qu’il est tout neuf et en usage en Angleterre où la Vegetarian Society venait d’être fondée.

15. En 1809, Schopenhauer avait été inscrit à la faculté de médecine de l’université de Göttingen. Il avait suivi notamment les cours de l’illustre professeur J. F. Blumenbach (1752-1840) dont il parle plus loin.

16. En français dans le texte.

17. Il est intéressant de constater que certains aspects du problème dont parle Schopenhauer sont toujours d’actualité. Aujourd’hui encore, on néglige souvent les méthodes dites alternatives ou l’on ignore que des solutions ont été déjà trouvées. Quelquefois, on ne veut même pas savoir si d’autres méthodes existent car on préfère, pour de douteuses raisons économiques, effectuer des expérimentations directement sur des animaux vivants. Si donc Schopenhauer survenait parmi nous, on peut supposer qu’il tiendrait toujours le même discours. Surtout s’il apprenait le nombre et la teneur des clauses dérogatoires dont est affublée la nouvelle directive européenne (20 septembre 2010) relative à la « protection » des animaux de laboratoire.

18. Schopenhauer oublie que Genèse 1. 29-30 prescrit le végétarisme général aux hommes aussi bien qu’aux animaux et Isaïe 11. 6-9 prophétise la réconciliation générale des toutes les espèces vivantes. Quant aux termes qu’il utilise, on devrait tenir compte du fait que ce coléreux n’était pas tendre envers personne et surtout pas à l’égard du christianisme.