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24/12/2012

CONTE DE NOEL

LE SANGLIER

Par un trappiste

Il y avait une petite fille, Louise, qui n'avait que dix ans et servait déjà pour aider sa mère, une veuve rempailleuse de chaises, dans une grande ferme, la Pichardière. Son salaire n'était pas celui d'un ambassadeur! Mais enfin, cette pauvre petite, au visage déjà rendu serieux par sa condition, travaillait avec courage au service de la maison ne pouvant pas encore traire les vaches dont les pis étaient trop gros pour  ses mains trop menues. Plus tard, pensait-elle, je pourrai le faire et je gagnerai davantage. Bien sûr elle priait le Bon Dieu sans grandes phrases, elle pensait simplement à Jésus qui avait travaillé lui aussi pour Marie.

Et il y avait un jeune homme très riche, Roger, qui pour se distraire, chassait à courre le sanglier. Il avait un nombreux équipage, une quarantaine de chiens et des piqueurs et boutons du vaudrait l'accompagnaient. Nous étions le 24 décembre 1913... depuis la veille ils avaient courru 120 kilomètres. Aperçevant sur la route la la Pichardière, il s'y arrêta et parlementa avec le maître de la métairie, qui accepta volontiers d'héberger tout le monde, d'autant qu'il avait entendu parler du baron dont la propriété n'était qu'à une trentaine de kilomètres de la Pichardière. Il le savait aussi généreux que riche.

Bien sûr Louise équarquillait les yeux devant ces étrangers avec leur tenue rouge, leur bombe noir sur la tête et les toutous...On a mis ces derniers dans la grange, ils n'avaient pas faim, ils avaient mangé le sanglier...C'était mieux ainsi. Mais Roger ses amis et les piqueurs étaient affamés n'ayant rien mangé depuis le matin, après cette équipée fantastique! La patronne et Louise se mirent donc en frais pour préparer une bonne tambouille dans la salle commune où se pressaient les nouveaux arrivants avec le fermier friand d'écouter leur histoire. Louise tendait l'oreille en cassants les œufs pour l'omelette au lard, mettait les assiettes de jour de fête et descendit à la cave pour chercher les bouteilles  des grandes receptions. Et puis, n'est-ce pas, c'était Noël, on mettait les petits plats dans le grands.

À la cave, toute ébloui de cette aventure innatendue et dans le silence au milieu, elle pria le Bon Dieu: "Ô mon Jésus, ces beaux messieurs, quel chemin ils ont fait! aide moi à bien les servir, je suis intimidée par leur belle uniforme, mais ils ont l'air gentils. Pardonne-leur d'avoir tué le pauvre sanglier et pardonne-lui d'avoir tué quattre chiens, c'était pour se défendre." Sa mère lui avait appris que les animaux ressuscitent et qu'il fallait beaucoup les aimer, car ils avaient sûrement un avenir au Ciel, comme dit Saint Paul l'Apôtre. Aussi aimait-elle toutes les bêtes de la Pichardière. Elle soignait les pigeons et ne craignait pas de caresser les trois chevaux et les deux paires de bœufs. C'était un bonheur; tout aimer! 

Blonde comme les blès, elle était très jolie et attirait la sympathie. Bien sûr elle était en sabots, de petits sabots de petite fille, un peu grands quand même pour son âge. En remontant de la cave elle les mit, comme tous les soirs, au coin de la grande chéminée où flambait un joyeux feu d'ajoncs et prit ses sandales pour faire moins de bruit. Le souper fut bientôt prêt. La conversation ne chômait pas. Roger connaissait la terre et le fermier correspondait à son amour de campagne. Roger avait dès le début remarqué Louise si sage et si active dont le frais minois brillait de pureté. En tournant vers elle il lui dit: "Et toi, ma petite fille, qu'est-ce que tu préfères dans la vie?" Intimidée par ce jeune homme d'une trentaine d'annés et si bien vêtu, elle repondit quand même tout droit: "La nuit de Noël, Monsieur, à cause de la crêche, des lumières et du petit Jésus avec les animaux." - "Et tu vas à l'église?" - Oui, Monsieur, mes patrons vont me conduire avec Bichette qui a un poulain gentil comme tout et j'y retrouverai Maman."

Roger dit à Louise: "Je suis trop fatigué pour t'accompagner mais je prierai ici et je n'oublierai pas dans ma prière toi et ta maman." - "Et s'il vous plait, Monsieur, pour mon petit frère Jean-Marie qui aura six ans demain. Mais c'est bien dommage que vous ne pouvez pas venir, c'est si joli avec les chandelles partout! Et puis il faut prier pour le sanglier..." Le baron resta silencieux.

Le dînet terminé et tout le monde casé, qui dans les lits dispoibles, qui dans la paille, les chevaux dans l'écurie et l'étable, le patron, la patronne et Louise se préparèrent à partir pour le bourg distant d'un bon lieu et demie. Bichette attellée: "Aïe! fouette cocher."  Louise ne reviendrait que le surlendemain reprendre son travail! Elle en aurait à raconter à sa mère: le baron, les chiens et surtout le sanglier dont le triste sort l'avait considérablement apitoyée.

Le lendemain, Roger, ses amis, tout l'équipage réveillés, reposés, se disposèrent à prendre congé des fermiers si accuiellants. Le baron les défraya largement du dérangement qu'il leur avait causé, bien sûr; puis, avisant les deux petits sabots de Louise, bien sages dans la cheminée, il déposa un louis d'or dans chacun d'eux...La prière pour le sanglier l'avait touché, et puis elle était si gentille et si pauvre! Une mère rempailleuse!

24 DECEMBRE 1914. Il est dix heures du soir. Le lieutenant Roger n'a plus que deux heures à vivre. Il est dans un troup d'obus, blessé mortellement, incapable de remuer. Il sait qu'il va mourir, il ne souffra pas trop...il pense...sa vie defile devant lui qui n'a pas encore fondé de famille. Il aimme Dieu, il le prie de le prendre au Paradis. "Et dire que c'est Noël pour les Chrétiens!" mais au lieu de la cloche c'est le canon qui gronde toujours, toujours..."Oh! la guerre".

Et soudain il se souvient du Noël passéà la Pichardière, l'an dernier et de Louise dont la réflexion sur le sanglier l'avait frappé. Il aime les enfants...Louise était si gentille...elle a trouvé ses deux louis...elle aura pu faire plaisir à sa mère...et acheter un jouet pour Jean-Marie. Et sans s'en rendre compte Roger pleure...la pavreté de la petite fille et sa foi...il a lu l'Évangile bien sût...par curiosité...et il pense que le Messie quand il viendra aura la bonté de Jésus. Et voilà qu'il se souvient de ce grand vieux sanglier mort courageusement après qu'il lui eût envoyé une balle dans la tête pour qu'il ne décime pas sa meute...Mon Dieu!...je vais le retouver toute à l'heure,, pardonne-moi...; pardonne-moi d'avoir dépensé une fortune à la chasse...au lieu de faire plaisir aux enfants, aux petites Louise...

Minuit approche et soudain le silence se fait sur le front...Dans les deux camps, n'est-ce pas, on pense à Noël...Les étoiles brillent..."Louise est à la messe se dit-il...elle prie pour moi...elle me l'a promis...quand je lui ai dit adieu...pardon pour toutes ces bêtes..., Ö Dieu de Louise...si c'est Toi...je t'aime.

Un trappiste

 

NDLR: Ce conte de Noël a été publié dans BETES ET GENS DEVANT DIEU (No 104, 4ème trimestre 1994), bulletin de l'association catholique pour le respect de la création animale NOTRE-DAME DE TOUTE PITIE, c/o Mme Elisabeth Depré, Résidence "Les Jardins de la Côte Fleurie", route de Dives, 14640 Villers sur Mer, France  Tél.: 00 33 (0)2 31888105 - Courriel: depre.elisabeth@wanadoo.fr - Site Internet: www.nd-toute-pitie.fr . Il est reproduit ici avec l'autorisation de M. Jean Gaillard, président de l'association et directeur de la publication  

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